Entre ici Jean Moulin

Que son nom demeure

Par Alan Bernigaud
Le 19/07/2025

Mathieu Touzé ©Christophe Raynaud de Lage

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Une table et deux tabourets trônent au milieu d’un dispositif bifrontal. Ces éléments vont permettre de raconter durant 1h le parcours de vie du plus célèbre visage de la Résistance avec panache, précision et même des touches d’humour bien senties.

Cinq corps en tension interrogent les récits qu’on hérite, ceux qu’on choisit, ceux qu’on nous impose. Au centre : la fabrique du héros, le poids des mythes, les silences de l’Histoire officielle. Le plateau devient un lieu de friction entre mémoire et oubli, l’individu et la nation. 
 

Que son nom demeure est une enquête collective sur les usages de la mémoire, sur l’engagement comme acte politique, sur ce que l’on sacralise – et pourquoi. Au bout du chemin, une figure émerge, à la fois familière et fuyante : Jean Moulin.

D’où est venue l’idée de créer une pièce biographique consacrée à Jean Moulin ?

Mathieu Touzé : Tout est parti d’un dialogue avec le Musée de la Libération-Jean-Moulin qui est l’un des partenaires du Théâtre 14. Sa directrice, Sylvie Zaidman, est une passionnée. On a visité plusieurs fois le musée ensemble, elle m’a décrit tous les objets présents et un jour, elle m’a dit : « j’aimerais mettre en mouvement la vie de Jean Moulin pour la raconter ».

C’était en 2023, pour les 80 ans de la mort de Jean Moulin, et elle m’a demandé d’organiser un événement important autour. Je ne peux rien lui refuser donc j’ai dit oui et on s’est lancé. On a aussi réalisé des lectures de textes de Louis Aragon dans tout le musée, ainsi qu’une installation dans le bunker situé dans les sous-sol. De quoi nous inspirer pour la pièce !

Comment met-on en scène une vie aussi riche et diversifiée ?

J’ai lu tous les livres possibles sur Jean Moulin, de ceux de Daniel Cordier, son secrétaire dans la Résistance, à ceux de l’historien Jean-Pierre Azéma. Cela en plus des visites avec Sylvie Zaidman et les divers éléments qu’elle m’a transmis. Tout cela m’a plongé dans un univers que j’aime pour tisser la pièce.
 
Il y a des scènes du spectacle qui sont narrées telles quelles dans le musée. On trouve par exemple l’un des rares enregistrements audio de la voix de Jean Moulin au moment où il accueille l’aviatrice Maryse Bastié au Bourget, alors on a repris ses mots pour la scène. Les lettres lues sont vraies tandis que ses objets personnels ont été des sources d’inspiration.
 

Mon défi était donc de construire à partir de ces éléments qui m’ont touché, comme quand j’adapte des romans en pièce. C’est un geste artistique similaire que j’aime particulièrement.

À quelles difficultés fait-on face quand l’on doit condenser une biographie aussi remplie ?

Ça, c’est très dur. J’ai d’abord créé une ligne temporelle en plaçant tous les épisodes de la vie de Jean Moulin puis on s’est lancé. Les comédien.nes étaient au plateau, j’écrivais et on testait. Ce fut long, mais ça a permis de voir la théâtralité ou non des événements racontés. J’ai décidé de débuter le spectacle aux 18 ans de Jean Moulin et de le suivre jusqu’à la guerre. Il fallait conserver toutes les étapes importantes entre les deux afin de structurer le récit et mieux cerner l’homme.

C’est pour ça que j’ai choisi d’insister sur sa vie dans les préfectures et ministères avant qu’il ne devienne résistant. L’idée a été de suivre la ligne temporelle et de proposer les moments forts de sa vie tout en veillant à ce que le jeu soit dynamique. On a  coupé, sabré, retiré des passages qui cassaient le rythme sur scène tout en restant fidèle aux évolutions de vie qu’a connu Jean Moulin.
 

À travailler sur le sujet, avez-vous l’impression que l’Histoire se répète ?

Me replonger dans tous ces livres d’Histoire m’a montré combien des situations se reproduisent. Par exemple, on relate comment les chefs des différents groupes résistants étaient d’accord sur le principe d’une union, mais chacun voulait que sa vision l’emporte. C’est quelque chose que l’on a vécu avec le Nouveau Front Populaire, aux élections législatives de 2024. L’union était indispensable, mais les leaders essayaient d’imposer leurs méthodes. J’ai souhaité mettre en évidence ces parallèles entre hier et aujourd’hui.

Idem pour la crise des Sudètes, je l’avais étudiée à l’école mais c’est seulement en redécouvrant ce sujet en 2023 que j’ai réalisé combien le sujet était d’actualité du côté de l’Ukraine. Le chef d’État qui se fiche de ce que lui disent les autres pays et qui s’adjuge un petit territoire, puis un autre et encore un autre, en fait, c’est Poutine. Le parallèle est terrible, j’ai voulu le souligner pour rendre l’histoire vivante.
 

Un seul objet ne quitte jamais la scène : une table. Quel est sa symbolique ?

En redécouvrant l’histoire de Jean Moulin, j’ai compris combien il voulait devenir Préfet. C’était son but ultime depuis le début. Bien aidé par son influent père, il débute comme gratte-papier de l’administration française, puis monte en grade, arpente les ministères et devient le plus jeune Préfet de France à l’âge de 37 ans.

Arrive ensuite l’Occupation où il multiplie les déjeuners dans des restaurants pour monter les réseaux de résistance puis participe à des réunions à Londres. Jean Moulin était un homme de réseaux et de négociations. Alors, comment met-on en scène la négociation ? Ce fut ma question centrale et c’est ainsi que la table est arrivée au milieu du dispositif. Elle symbolise facilement l’idée de négociations.
 

Diriez-vous que votre pièce est un exemple typique de théâtre de tréteaux?

Je me suis donné pour défi d’avoir un cadre qui soit transportable. Je ne voulais pas de gros décors, d’une scénographie qui passe à côté du projet. J’aime l’idée du théâtre de tréteaux, car il est proche des gens et permet d’aller jouer le spectacle partout facilement.
 
Dès le départ, la pièce a été créée avec un dispositif bifrontal, car on voulait qu’elle soit au cœur du musée, ce qui me paraissait être la meilleure forme pour raconter cette histoire. Ça offre une proximité avec le public et je pense que c’est pourquoi ce spectacle tourne autant. Il permet de jouer dans des lieux non dédiés comme des écoles, des musées, ou même plusieurs fois au Mont-Valérien, ce qui fut une expérience très émouvante. 
On est aussi en discussion pour jouer au Panthéon. C’est vraiment magique d’aller coller aux lieux, à l’héritage et à l’universalité.
 

Vous êtes directeur du Théâtre 14, à Paris. Comment se porte-il ?

Le Théâtre 14 va super bien ! C’est génial de vivre cette expérience. Là, on va agrandir le hall car le public est de plus en plus important. Ça fait désormais 5 ans que vous m’aviez interviewé pour le podcast à nos débuts. Depuis, on a grandi, créé de nombreux événements, rencontré de nouveaux publics et artistes, mis en place des cours de théâtre…

Dès que j’ai un coup de mou, je fais une entrée de salle pour aller parler aux spectateur.rices. Je pense qu’on a beaucoup de chance d’être un théâtre public à Paris, je vois comment ça se passe ailleurs, les difficultés auxquelles sont confronté.es les acteur.rices de la culture. 
 

Voilà pourquoi il faut vraiment financer la culture, il s’agit d’un service public indispensable. On ne se rappelle pas des grandes civilisations par leurs modèles économiques, mais par leur culture. C’est ce qui nous rend plus grands ensemble !

Du Théâtre 14 à Que son nom demeure, la notion d’éducation populaire est très forte !

Oui, j’étais d’ailleurs vraiment très heureux quand la directrice du musée Jean-Moulin m’a fait part de son envie d’animations et d’un spectacle pour raconter l’Histoire, principalement auprès des scolaires. Faire vivre et résonner le théâtre avec un musée devant des jeunes, c’est juste génial. C’est ce qui m’émeut plus que tout, car faire du théâtre public, c’est vouloir faire un théâtre de transmission. C’est montrer aux gens que le théâtre peut changer le monde. 

Je le pense sincèrement, l’art peut changer le monde car il répond à nos peurs, donc nous aide à mieux vivre et à être moins agressif. L’art nous aide à être plus heureux et à comprendre des choses. Plus on réfléchit, plus on catharsise la tristesse, la violence et surtout la peur, alors mieux va la société. Ce qui nous rend profondément humains, c’est notre rapport à la culture. Alors oui, je crois à l’humain et à l’éducation populaire. C’est ce qui me porte.
 

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