Un rituel pour résister
Sea of Silence
Par Alan Bernigaud
Le 19/07/2025
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Face aux colonisations et au capitalisme, sept femmes prennent le chemin inverse et renouent avec leurs racines autochtones dans un spectacle captivant sous forme d’un hommage aux femmes qui résistent en puisant force et inspiration dans leur culture.
Sur un plateau recouvert de sel, sept femmes de pays différents se dressent. Elles sont puissantes et ont en commun une même volonté de désobéir. L’artiste uruguayenne Tamara Cubas a entrepris une recherche au long cours sur les mouvements migratoires et s’intéresse ici à celles qui n’ont pu quitter leur pays. Ces femmes unissent leurs voix dans une performance qui croise les langues, les chants et les danses. Sea of Silence est un grand rite d’invocation destiné à faire trembler le monde pour le réenchanter.
Que vous inspirent les femmes qui, de part le monde, résistent à des exils forcés ?
Tamara Cubas : La migration est un thème très complexe qui dépend des situations, des lieux ou encore des motivations. Mais s’il y a une chose qui m’a vraiment frappée chez les femmes migrantes que j’ai pu rencontrer depuis des années, c’est la force de leur désir de changement quand elles veulent partir de là où elles sont et toutes les stratégies qu’elles mettent en place pour cela.
Avec le projet Sea of Silence, j’ai fait pas mal de travaux en rapport avec les migrations des femmes, et j’ai voulu créer un spectacle avec celles qui sont restées et qui résistent. Elles sont des migrantes en puissance, comme nous le sommes tous. On est toujours à la recherche de mieux et cela est particulièrement vrai pour les personnes du Sud global.
J’ai alors cherché des femmes qui demeuraient dans leur pays et qui avaient un regard vers le passé et leurs origines. Elles sont toutes filles ou petites-filles de familles de peuples autochtones qui se sont déplacées pour vivre à la ville et elles ressentaient toutes une forme de honte.
Ces femmes avaient déjà entamé leur processus de réflexion quant aux déplacements forcés effectués par leurs aïeux. Elles remettent alors en question cette idée capitaliste d’un certain avenir ou progrès. Elles ont ce besoin de retour, de voyage initiatique pour mieux comprendre. Et si le voyage peut, bien sûr, être un déplacement physique, il est aussi intérieur. Il passe alors par l’apprentissage et la célébration des langues, danses, chants et coutumes.
Vous n’avez eu qu’un mois pour créer, préparer et répéter Sea of Silence avant la première. Comment avez travaillé ce projet en si peu de temps ?
Sea of Silence dégage tout du long un sentiment extrêmement physique. À quel point la connexion au corps est essentielle dans ce spectacle ?
Durant notre résidence de création, je voulais mettre au centre du projet les langues, chants et danses des cultures de ces femmes. Ce sont elles qui ont proposé tous les mouvements que l’on voie sur scène, ils sont issus des danses traditionnelles de chacune. Les mouvements des corps disent beaucoup de leurs cultures et de leurs visions du monde. Et pour cela, il faut respecter l’origine, le sens et la raison d’être de ces mouvements. Beaucoup d’informations sont ainsi données si on arrive à avoir un œil aiguisé.
C’est pourquoi le rythme de l’œuvre doit être lent, pour pouvoir contenir toute la complexité et l’intensité, tout en donnant le temps nécessaire. Il ne s’agit pas là de chercher le spectaculaire, c’est un autre type de relation qui est donné à voir.
Le début de la pièce est difficile pour le public, aucun élément ne lui est donné durant une introduction de 15 minutes. Mais elle est nécessaire pour ces femmes afin de se convoquer. C’est pour cela que le plateau est si peu éclairé, chacune d’entre elles invoque ses divinités et se connecte avec sa culture, le mystérieux prend sa place.
C’est une vision décoloniale qui résiste totalement à l’idée de produit. Il se passe sur scène des choses que le public ne peut pas voir, mais ça n’est pas un problème. Ce moment n’est pas pour lui, mais pour ces femmes.
Que dit de notre monde le foisonnement de langues diverses présentent au plateau ?
Durant tout le spectacle, les femmes scandent des mots ou phrases de la langue de leurs ancêtres, qu’elles sont en train d’apprendre. Elles sont toutes dans un processus très fort, elles ne récitent pas, elles utilisent des mots qu’elles maîtrisent.
Tous les textes viennent des comédiennes, puis je les ai tissés, modifiés et adaptés, mais tous les jours elles me proposent de nouvelles phrases donc c’est une adaptation constante. Comme points de départ, je leur ai posé des questions telles que « Qu’est-ce que tu laisses derrières toi ? », « Comment présentes-tu ton corps ? », « À quoi désobéis-tu ? », « Qui t’accompagne dans ton voyage ? ». Autant de questions fondamentales quand on engage ensemble un voyage comme celui-ci.
Ce sont les femmes qui ont apporté ces langues, mais il faut bien comprendre que la situation de chacune des langues présentes sur le plateau n’est pas la même. L’arabe existe, la langue indonésienne aussi, mais la femme uruguayenne parle en espagnol car sa langue n’existe plus. Elle dit toujours qu’elle ne sait pas quoi dire car elle n’a aucun fil qui la relie à sa langue d’origine, sa culture autochtone ayant complètement disparu. L’Uruguay est le seul pays au monde où il n’y a plus de langue, ni de peuple autochtone. Les derniers survivants avaient été emmenés à l’Exposition internationale de 1870 à Paris…
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