Notre (deuxième) top 6 du Festival Off d’Avignon 2026
Par Alexandra Vépierre et Alan Bernigaud
Le 22/07/2026
Les plus écoutés

Apprendre le métier de comédien·ne professionnel·le
Avec Claire Lasne Darcueil, directrice du CNSAD

L’art pour se reconstruire
Avec Luca Giacomoni, metteur en scène, et Christelle Fauché, psychologue et théoricienne du Théâtre de la résilience

Être jeune artiste dans le milieu du théâtre français
Avec Audrey Robert et Matthieu Tricaud, membres de la Fédération des pirates du spectacle vivant

Tout ne tourne pas rond à Avignon
Reportage qui accompagne Laëtitia Leroy dans le premier Avignon de sa compagnie

Maroc, théâtre postcolonial et musicalité
Avec Othman El Kheloufi, metteur en scène, saxophoniste et scénographe
Pour cette 60e édition du Festival Off d’Avignon, Hors-Scène était à nouveau présent entre les remparts de la cité des Papes à la recherche de nouvelles pépites parmi les quelque 1800 spectacles proposés. Et nous n’avons pas été déçu.es ! Voici notre deuxième top 6 !
La guerre des émeus d’Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd

La guerre des émeus / ©Bojana Sli-k
1932 : l’Australie mobilise son armée pour sauver les cultures agricoles. Son ennemi : des émeus. Se basant sur une histoire vraie durant laquelle l’armée a fini par s’incliner face à ces grands oiseaux, cette pièce présente avec humour, audace et maîtrise l’absurdité d’une situation où l’animal est écrasé au nom de la virilité.
Sur scène, des modules bougés avec une fluidité et une précision incroyables créent différents espaces, tantôt le bureau du ministre, le Sénat, le front auprès des soldats ou la maison d’une femme de soldat opposée à la guerre (de loin le personnage le plus éclairé). Les deux excellents comédiens, qui sont également les auteurs, jouent pléthore de personnages caricaturaux et hilarants (mention spéciale au général Meredith et à son langage fleuri des plus créatifs) et réussissent par l’humour et l’absurdité des scènes à critiquer les logiques de domination, du militarisme, du masculinisme et du capitalisme. Le tout est dynamique, grinçant, éclairant et drôle. Probablement notre plus grand coup de cœur de cette édition 2026 !
Du 3 au 25 juillet à 19h45 à La Factory Salle Tomasi, relâche les jeudis.
Quand la ville se lève de Charlotte Lagrange
Quand la ville se lève / ©Simon Gosselin
Alors que des agriculteur.rices s’apprêtent à incendier la maquette d’une ville qui va détruire leurs terres, l’architecte du projet voit ressurgir un souvenir qui la hante : le combat qu’a mené sa mère pour ne pas être expulsée de son appartement. Dans cette fiction documentée, Charlotte Lagrange explore la mécanique implacable des expulsions et des résistances, de l’exode rural à la gentrification.
A travers un plateau nu et un dispositif trifrontal dans lequel une partie du public est directement sur scène, nous suivons les allers-venus entre les deux histoires passée et présente, tantôt contées, tantôt jouées. L’écriture fine et intelligente permet de rendre compte de la violence des promoteurs et du système capitaliste qui écrasent nature et vies humaines sur leur passage. Face à cela, les figures féminines résistent mais participent aussi parfois malgré elles à ce mécanisme de l’aménagement et de la rentabilisation des territoires, en dépit de leurs valeurs humaines et leur volonté de bien faire. Cette non binarité des personnages renforce d’ailleurs le côté implacable du système, sur lequel elles n’ont que peu de prise. Tendant parfois sur le fantastique et l’ésotérisme, les motifs de feu et des plantes sont un fil rouge original, symboles de destruction et résistance, et donnent lieu à une scène sublime où des fleurs et épis de blé envahissent le plateau sous une lumière tamisée orangée. Magnifique !
Du 4 au 23 juillet à 10h au 11 · Avignon, relâche les vendredis.
CDG – Boumédiène, une création collective de la compagnie La Maison Bleue
CDG-Boumédiène / ©Dixie Ettedgui
Paris, aéroport de Roissy Charles de Gaulle. Cinq inconnu.es ont leurs billets pour le prochain vol en direction d’Alger Houari Boumédiène. Qu’iels s’y rendent pour des raisons professionnelles, familiales, ou par simple curiosité, ce voyage laisse planer sur toustes un sentiment particulier. Quel est leur lien avec l’Algérie ? Quelle place le pays de leurs aïeux a-t-il encore dans leurs vies actuelles ?
Sur scène, un amoncellement de valises, deux bancs, des annonces sonores, des chorégraphies qui reprennent les mouvements répétitifs des aéroports. Puis dans l’attente du vol retardé, les personnages viennent chacun.e leur tour sur le devant de la scène raconter leurs doutes, leurs peurs, leurs souvenirs qui se jouent parfois sous nos yeux. Guerre d’Algérie, immigration, colonialisme, religion, droit des femmes, homosexualité, attentats, double-culture, racisme, discriminations… Une multitude de sujets sont abordés par les personnages pour questionner leurs origines et les liens complexes entre Algérie et France. Leur parole se déploie, parfois pudiquement, et contraste avec le non-dits qui entourent ces questions, et leur héritage fait de silences, de tabous mais aussi de joies et de souvenirs familiaux : “Je porte sur ma tête une tresse née du plus bruyant des silences, le cri muet de ma grand-mère algérienne”, raconte l’une des personnages lors d’un magnifique moment. Le rendu est émouvant et sensible, tandis que les personnages s’interrogent sur leur propre identité.
Du 3 au 25 juillet à 16h20 à La Factory salle Tomasi, relâche les jeudis.
L’Affaire Petiot de Philippe Touzet
Une véritable plongée au cœur de l’une des enquêtes les plus célèbres du XXe siècle. C’est ni plus ni moins ce que propose le Théâtre Actuel. Alors pour cela, qui de mieux à l’écriture que Philippe Touzet, l’un des scénaristes de la fameuse émission Affaires Sensibles sur France Inter ? Ici, le public est plongé en 1943, dans un Paris occupé où un hôtel particulier est pris dans un incendie. Les pompiers découvrent au sous-sol des dizaines de cadavres. Tous sont des victimes du propriétaire des lieux : le docteur Marcel Petiot. Porté par un décors réaliste et modulable, et le dynamisme constant des comédien.nes, ce spectacle suit toute l’enquête policière pour retrouver ce tueur en série en fuite alors que l’oppression nazie se fait de plus en plus pressante sur les services de police.
Un spectacle efficace porté par la qualité de comédien.nes de grande qualité avec une mention spéciale pour Romain Lagarde qui campe le rôle de l’illustre commissaire Massu (celui-là même qui fut l’inspiration du Commissaire Maigret). De l’écriture aux tonnements de voix, c’est une véritable plongée dans les années 40 qui est proposée avec une pièce qui se regarde comme un film. Et quand fluidité et justesse de jeu se mêlent, comment ne pas passer un bon moment ?!
Du 3 au 25 juillet à 15h40 au Théâtre Actuel, relâche les mercredis.
Ninie – Les combats d’une génération d’Élise Konczak

Ninie/©Leonie Roussel-Roques
Il y a des pièces qui font passer une bonne soirée mais que l’on oublie vite. Et il y a celles qui marquent pour longtemps par leur qualité. Ninie fait partie de cette seconde catégorie. De la thématique abordée à la mise en scène, de l’écriture aux costumes, du jeu aux choix musicaux nous plongeant avec énergie dans les années 70, l’autrice Élise Konczak et la metteuse en scène Ambre Doligez enchaînent les bons choix dans ce spectacle. Pourtant, le synopsis pourrait paraître banal : le public suit un groupe d’ami.es à Paris dans les années 70. La vingtaine rugissante et clopes au bec, iels se cherchent, s’aiment, se déchirent, rigolent et pleurent ensemble. Mais derrière ces six personnages aux personnalités réellement travaillées, c’est toute la société française qui est passée au crible.
L’histoire se déroule en 1974, dans une France qui vient de voter la loi Veil pour l’IVG. Deux mondes se rencontrent, l’un conservateur qui considère céder à des caprices féminins, l’autre progressiste qui pense déjà aux prochains combats égalitaristes à mener. Et ils sont nombreux, tant pour les femmes que pour les personnes LGBTQIA+. Ici comme dans la vraie vie, les deux se font attaquer et dénigrer. Nicole file un amour incroyable avec John, Annie est une femme forte car elle revendique son homosexualité. Toutes deux surnommées Ninie, elles sont pourtant victimes de la violence gratuite des hommes, se soutiennent dans une relation de combat pour leurs droits et voient leurs âmes se lier.
Ninie c’est 1h15 d’émotions, de réflexion et de finesse qui ne peuvent laisser de marbre tant cette pièce parle d’hier et d’aujourd’hui.
Du 3 au 25 juillet à La Factory – Chapelle des Antonins à 17h10, relâche les jeudis.
Swing Heil de Romuald Borys

Swing Heil
En 1938, Hambourg vit au pas nazi. Le pouvoir hitlérien assume son totalitarisme et contrôle de plus en plus la population grâce à son efficace propagande. Pourtant, une partie de la jeunesse vibre pour quelque chose de très éloigné de leurs délires de sang impur. En Allemagne comme aux États-Unis, la musique swing est une avalanche qui fait tourner les têtes et danser les jambes. Richard, 17 ans, ne vit que pour sa passion, mais celle-ci est clandestine, considérée comme « dégénérée » par les nazis. Refusant d’intégrer les Jeunesses Hitlériennes, le jeune homme et ses ami.es ne cessent de sentir les serres acérées de la dictature contraindre leur vie. Le swing est leur refuge de liberté, mais le Troisième Reich se fait tellement puissant qu’il finit par les avaler, mettant chacun face à des défis de conscience.
L’écriture et la scénographie extrêmement bien travaillées et soignées mettent en avant la prestation assez dingue de Jimmy Daumas. Dans ce seul-en-scène aux multiples rôles, le comédien chante, joue de la guitare, danse, hurle, court, se fait petit puis éructant, communiste puis nazi, homme puis femme, doux puis violent. Une prestation physique qui donne toute sa puissance à une histoire de vie : celle d’une jeunesse en quête de liberté fauchée par le bruit des bottes.
Du 4 au 25 juillet à la Nouvelle Étincelles à 13h, relâche les mercredis.
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