Un thriller psychologique au théâtre
Laëtitia Leroy
Par Alexandra Vépierre
Le 15/07/2026
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Autrice, metteuse en scène et comédienne, Laëtitia Leroy est également la cofondatrice de Hors-Scène. Elle présente cette année son spectacle Monstre-Moi au Festival Off d’Avignon, un thriller psychologique mettant en scène un huis-clos entre une tueuse en série et une psychiatre.
Alina Warnant, arrêtée pour une série de meurtres, et sa psychiatre France Quint s’affrontent dans un huis clos troublant où les frontières entre passé et présent, désir et manipulation, raison et folie se brouillent peu à peu. Au fil de leurs entretiens, un lien étrange se tisse entre elles jusqu’à interroger leur humanité.
Présente à l’édition 2026 du Festival Off d’Avignon, Laëtitia Leroy revient sur la genèse de son spectacle Monstre-Moi.
Pourquoi as-tu décidé de monter un thriller au théâtre ?
Laëtitia Leroy : J’adore les thrillers, au cinéma ou dans la littérature, mais je trouve qu’il n’y en a pas énormément au théâtre. J’ai voulu tenter l’aventure car je trouvais challengeant d’essayer de reproduire la tension et les émotions que l’on peut ressentir devant un thriller, mais cette fois sur scène et auprès d’un public.
Quels procédés as-tu utilisé pour faire ressentir ces émotions ?
Déjà évidemment, tout commence par l’écriture : disséminer des indices, des questionnements, des éléments qui se répètent pour créer de l’étrangeté. Ensuite, il y a tout le travail de mise en scène. La création sonore a été réalisée par Alexis Vanderhaegen, avec beaucoup de voix off mais aussi des musiques. Par exemple, il a créé une musique inspirée du film Halloween, et a également proposé une version inquiétante de la comptine “Promenons-nous dans les bois” chantée par la tueuse en série. Le but est de créer une atmosphère inquiétante, ce qui est aussi accentué par la création lumière de Jacques Lainé, qui alterne entre lumière et noirs. Au sol, un ruban LED cerne les comédiennes afin de créer une sensation de blocage, d’enfermement, pour renforcer cette idée de huis-clos. Il y aussi beaucoup de dessins réalisés par trois femmes différentes qu’on voit sur scène à différents moments, et qui symbolisent aussi les multiples personnalités. Et bien sûr, le jeu des comédiennes importe beaucoup !
Le sonore est très important dans la pièce, qu’est-ce que cela signifie pour toi ?
Avoir du son sur scène m’intéresse particulièrement. Dans les deux pièces que j’ai mises en scène, Hommes et celle-ci, il y a beaucoup de voix off. Le son vient appuyer le texte. Je trouve que ça apporte des choses différentes par rapport à ce qui se passe sur scène en réel et que ça crée un nouvel espace. Monstre-Moi est un huis-clos, mais les voix permettent ainsi d’apporter des informations sur l’histoire, ou de lancer des questionnements annexes. Par exemple, une femme politique s’interroge sur quoi faire de ce qu’on appelle des “monstres” dans la société. Sans faire avancer directement l’intrigue, c’est un questionnement que j’avais envie d’intégrer au spectacle. Le son est aussi un espace d’imagination, comme les moments de noir sur scène d’ailleurs, dans lequel le public peut se créer des images avec les voix de la voisine, de la journaliste ou de la femme politique.

Tu es également l’autrice de la pièce, comment as-tu créé ce personnage de tueuse en série ?
J’ai effectué tout un travail documentaire pour écrire cette pièce. J’ai lu de nombreux ouvrages de criminologie, et j’ai aussi trouvé des entretiens de tueurs et tueuses en série. J’ai ainsi pu analyser comment iels bougent, parlent, se comportent etc. En parallèle, dans le spectacle, on cite le travail de Deborah Schurman Kauflin, qui a écrit le livre The New Predator: Women Who Kill, Profiles of Female Serial Killers, dans lequel elle décortique les profils de tueuses en série : leurs manières de tuer, en quoi cela peut différer de celles des hommes etc. Je voulais vraiment réfléchir à comment on en arrive là, comment on devient un.e meurtrier.e. En me renseignant sur le sujet, j’ai pu remarquer que très souvent -même si pas systématiquement-, ces personnes-là ont vécu des choses horribles dans leur enfance, donc je voulais questionner cela. Enfin, j’ai puisé mes inspirations dans la fiction, dans des thrillers comme Le Silence des Agneaux ou Shutter Island…
Pourquoi avoir voulu écrire un spectacle exclusivement féminin ?
J’avais envie d’écrire pour les femmes parce qu’encore aujourd’hui, je trouve que les rôles féminins sont moins mis en valeur et moins intéressants. Je voulais donc écrire des rôles de femmes complexes, sans tomber dans une binarité bien/mal, noir/blanc. Je voulais aussi des personnages qui sortent de l’ordinaire. Voir une tueuse en série, ce n’est pas si courant, même si elles existent.
La pièce s’appelle Monstre-Moi, que représente la figure du monstre pour toi ?
Je pense que ce qui m’intéresse dans ce sujet, c’est justement de ne pas séparer le monstre de l’humain. Quand il y a des personnes qui commettent des crimes, des meurtres, des viols, on a tendance à déshumaniser ces personnes, et donc évacuer le problème. Or ces personnes sont bien humaines ! Mettre de côté le problème ne le règle pas, car ces personnes sont là quand même. Je voulais alors qu’on se questionne collectivement, qu’on s’interroge sur ce qu’on fait des “monstres” qui sont dans notre société. D’ailleurs le titre vient de la racine de monstre qui est la même que celle de “montrer”, à savoir exhiber. Le monstre est donc celui qu’on pointe du doigt car il est différent.
Monstre-Moi est une pièce que tu as écrite il y a plusieurs années, et qui a eu plusieurs étapes. Comment retrouver et retravailler ce texte ?
En effet, j’ai écrit une première version de ce texte il y a 8 ans, pour notre sortie d’école avec Clara Hertz, qui est toujours comédienne dans la pièce. Puis, j’ai écrit une version plus longue qui a commencé à être jouée en 2020 mais le Covid nous a coupé l’herbe sous le pied. On a mis la pièce de côté, mais j’avais la sensation qu’elle n’était pas allée au bout de son chemin, car même si on avait fait peu de dates, on avait reçu beaucoup de retours positifs. J’ai donc décidé de reprendre le texte cette année, j’ai réécrit des passages et revu la mise en scène. J’ai notamment beaucoup plus appuyé sur le côté thriller pour perdre encore plus le public, le faire réfléchir davantage. Par exemple, il n’y a plus que deux comédiennes pour jouer trois personnages. Et nous avons une nouvelle comédienne Chloé Angevin pour jouer la tueuse en série, qui amène sa pâte.
Je pense que le projet a gagné en maturité, nous-mêmes nous n’abordons plus le travail de la même manière. Du côté de Clara Hertz, qui joue le rôle de la psychiatre, elle n’avait que 22 ans au tout début du projet donc maintenant qu’elle a plus d’expérience, elle a pu apporter davantage de profondeur au personnage. Reprendre ce spectacle, c’est beaucoup d’émotion, Clara et moi étions très émues lors de la première !
Dans Monstre-moi, tu es autrice et metteuse en scène. Aimes-tu cumuler ces deux casquettes ?
Je pense qu’il y a des avantages et des inconvénients. Un des avantages est ma connaissance parfaite de la pièce. Lorsque j’écris, j’ai déjà des images de mise en scène qui me viennent en tête, et je peux aussi répondre aisément aux questions des comédiennes sur l’intrigue. Par contre, un des inconvénients peut être l’attachement au texte. Quand on donne notre texte à un.e autre metteur.se en scène, on peut avoir plusieurs visions sur la pièce, mélanger des imaginaires différents. Mais c’est là que les comédiennes sont importantes car elles apportent leur point de vue sur leur personnage.
Dans cette édition 2026 d’Avignon, tu présentes Monstre-Moi, mais tu joues aussi dans la pièce Terreur de la compagnie Hercub’ qui est jouée au théâtre des Lucioles. Comment gérer ces deux projets ?
Je n’arrête pas ! (rires) Déjà je pense qu’il faut compartimenter afin d’être à 100% dans ma tête quand je suis sur Monstre-Moi ou sur Terreur. Mais il faut aussi une forme de flexibilité. Durant mes journées, quand je tracte dans les rues pour présenter au public potentiel les spectacles, je présente les deux pièces en même temps, et j’essaie d’être attentive aux réactions des personnes pour savoir sur quelle pièce insister le plus. Mais il faut quand même garder en tête qu’il est impossible de faire autant que ce qu’on aimerait.

Avec Laëtitia Leroy
Passionnée d’écriture et de théâtre, elle publie son premier recueil de fables et de théâtre à 19 ans. Après une licence de lettres, elle intègre L’Eponyme où elle se forme en théâtre, danse et chant. En 2014, elle crée sa compagnie Soleil Noir, avec laquelle elle écrit et/ou met en scène ses spectacles : MONSTRE-MOI (2020), HOMMES (2021), DEA MATER (2024), LES GENS VEULENT RIRE TITI (2026). Toujours en quête d’un théâtre plus juste, elle s’interroge sur les discriminations dans l’art et essaie de proposer un théâtre plus égalitaire, qui pointe les oppressions. Elle est également la co-créatrice de Hors-Scène avec la journaliste Alexandra Vépierre. © Lisa Sotiropoulos
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