Le pouvoir de l'écriture sensorielle
El Maestro
Par Alan Bernigaud
Le 11/07/2026
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Dans le seul en scène poignant, El Maestro, le comédien et metteur en scène Mouss Zouheyri propose au Théâtre du Vieux Balancier une interprétation puissante de l’œuvre du regretté Aziz Chouaki.
Dans une cave, un homme dont l’esprit semble gagné par la folie s’improvise chef d’un orchestre imaginaire. Il s’est mis en tête de représenter l’Algérie lors d’un festival international de musique à Genève.Il souhaite raconter la ville d’Alger et demande à ses musiciens imaginaires de jouer des lieux.
À grand renfort d’images pleine d’odeurs, de bruits de la ville et de souvenirs, l’homme tente de se remémorer une Algérie disparue dans les attentats, la religion et un État autoritaire. Sa répétition ne cesse d’être interrompue par les maux de son pays, lui qui ne cherche qu’à les oublier, plongé dans son monde imaginaire.
Comment s’est déroulée votre rencontre avec l’œuvre et son auteur, Aziz Chouaki ?
Mouss Zouheyri : J’avais découvert ses premiers textes, notamment Les Oranges qui avait connu un immense succès au théâtre. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a un clin d’œil à cette œuvre dans El Maestro, avec une orange que je manipule sur scène. Je l’ai rencontré et nous sommes rapidement devenus de vrais amis. Aziz avait dû fuir l’Algérie pendant la Décennie noire. Artiste et journaliste, il faisait partie des intellectuels menacés par les islamistes et savait qu’il risquait d’être assassiné. Son exil était une question de survie.
Je suis allé à sa rencontre car je voulais monter sa pièce Les Oranges, mais elle était déjà en production. Aziz m’a alors parlé d’un autre texte : El Maestro. Il m’a dit : « Celui-là est pour toi. » Et il avait raison. Cette pièce raconte en réalité sa propre histoire. Avant son exil, Aziz était musicien, guitariste dans un groupe. Il enseignait également la littérature anglaise — d’où les nombreuses références à Shakespeare — et travaillait comme journaliste. C’était quelqu’un qui écrivait, jouait de la musique et disait librement ce qu’il pensait. Ce qui ne plaisait pas à tout le monde en Algérie et pour cause, il n’a jamais proposé une Algérie de carte postale, refusant totalement l’orientalisme. Il parle de son pays avec amour, mais aussi avec une immense lucidité. Lorsqu’il estime que quelque chose ne va pas, il le dit sans complaisance.
Comment avez-vous pensé la mise en scène d’El Maestro ?
Plusieurs tentatives avec des metteurs en scène avaient été engagées, mais Aziz n’était pas particulièrement convaincu, notamment en raison de lectures beaucoup trop orientalisante du texte. Ce n’est absolument pas le propos de la pièce, c’est même tout l’inverse et c’est pourquoi avons décidé de nous occuper de la mise en scène nous-même avec Aziz. Le cœur d’El Maestro, c’est l’histoire d’un homme complètement en vrac dont la personnalité ressemble à un puzzle dont toutes les pièces auraient été dispersées. Toute la pièce raconte sa tentative de se reconstruire pour ne pas sombrer. Pour cela, il y avait besoin d’une proposition épurée, tout passe par les gestes afin de laisser toute leur force aux mots.
Mouss Zouheyri en pleine envolée lyrique. @DR
Peut-on voir dans cette pièce une forme de catharsis face à l’exil ?
Au fond, El Maestro raconte l’histoire universelle d’un homme qui s’invente chaque soir une autre réalité pour résister à la folie du monde. Quitte à basculer dans l’affabulation. Je trouve cela profondément bouleversant car il existe une véritable dimension psychanalytique dans cette œuvre. Ce personnage a connu une Algérie qui n’existe plus. Pour continuer à vivre, il se fabrique des mondes imaginaires nourris de ses souvenirs. Le jour où se déroule la pièce, il s’invente chef d’orchestre. Son ambition est de raconter Alger en musique. Peut-être que, les autres jours, il écrit, chante ou danse. Mais ce jour-là, il compose malgré des forces extérieures qui tentent de l’en empêcher : la religion, la violence administrative, les attentats, le pouvoir politique via la police. C’est exactement ce qu’ont vécu les intellectuels algériens pendant la Décennie noire, mais c’est aussi une histoire qui dépasse largement l’Algérie. Et c’est précisément ce qui fait la force du texte qui avait besoin d’une mise en scène sobre laissant toute place pour le texte de s’exprimer.
Les musiciens dont Aziz parle dans le texte, il les a tous connus. C’étaient ses amis. Lui-même était musicien et il raconte son pays à travers ses souvenirs, son vécu, ses blessures. Moi, je suis marocain, et cela me parle énormément. Je suis né là-bas, puis je suis arrivé en France à l’âge de cinq ans. Je pense qu’il y a une différence entre ceux qui sont nés et ont grandi dans leur pays d’origine, et ceux qui ont construit leur vie ailleurs.
Personnellement, je ne suis pas en quête d’identité : je sais qui je suis et c’était la même chose pour Aziz. En revanche, mon identité s’est construite autant au Maroc qu’en France. Elle est faite de tout ce que j’ai vécu. C’est aussi pour cela que ce texte me touche autant. Il nous autorise à faire entendre cette langue qui est la nôtre. À certains moments, nous glissons naturellement quelques mots d’arabe, parce que c’est ainsi que nous parlons et que nous pensons.
Quel est le poids d’une langue dans une pièce ?
Le personnage mélange les langues, les registres, les expressions. Il utilise une langue extrêmement vivante, populaire, presque punk par moments. Le fait qu’il s’exprime parfois en arabe, notamment dès le début de la pièce, déstabilise le public. Mais cette surprise permet justement d’entrer immédiatement dans son univers. Avec Aziz, nous avons également ajouté quelques éléments issus de nos improvisations. Par exemple, cette citation de Shakespeare qui se termine par walou au lieu de nothing. J’adore cette idée. Elle raconte parfaitement le mélange des cultures.
La langue, c’est le pouvoir. Dans beaucoup de pays arabes, il existe une forme d’injonction à utiliser l’arabe littéraire, celui des textes officiels et religieux. Pourtant, la majorité de la population parle une langue beaucoup plus vivante, beaucoup plus orale, à l’image du darija au Maroc. Aziz montre très bien cette réalité dans une scène où un fonctionnaire demande à mon personnage de remplir des documents en arabe littéraire plutôt qu’en arabe parlé. Imposer une langue, c’est déjà exercer un pouvoir. D’ailleurs, c’est exactement la même chose en français. Lorsque l’on remplace certains mots par d’autres, notre perception change. Si l’on ne dit plus qu’une personne est « pauvre », mais « défavorisée », on finit par faire disparaître les causes sociales de cette pauvreté. Les mots ne sont jamais neutres. Ils façonnent notre manière de regarder le monde.
Tout du long, vous faites ressentir des lieux, des odeurs, des sons, des ambiances. Comment fait-on pour transporter un public à des milliers de kilomètres ?
Je crois que chacun voyage à sa manière. Certains retrouvent des souvenirs, d’autres inventent des paysages qu’ils n’ont jamais connus. Mais, au fond, le mécanisme est le même : pendant un instant, on quitte l’endroit où l’on est. C’est d’abord le génie du texte. Aziz possédait une écriture extraordinairement évocatrice qui raconte des lieux avec une précision incroyable par des évocations sensorielles.
Mouss Zouheyri joue El Maestro. @DR
Lorsque je décris Alger comme « un ruban blanc cerclé de bleu », on voit d’abord une ville calme, presque paisible. Puis, progressivement, c’est comme si l’on effectuait un zoom pour découvrir alors une ville qui grouille de vie. Plus on s’en approche, plus on entend les voix, les cris, les rires, la musique. Tout s’anime. Là on parle d’Alger, mais c’est exactement ce que j’ai connu dans des villes comme Casablanca ou Agadir. De loin, elles semblent tranquilles. Puis on entre dans les souks, dans les rues, dans la foule, et tout devient mouvement. Le personnage décrit des personnes, des actions de la vie quotidienne à ses musiciens imaginaires afin qu’ils composent une musique évoquant cela mais c’est bien lui-même qui fait ressentir les odeurs et les ambiances par ses tirades extrêmement imagées.
Selon l’endroit où l’on pose son regard, une ville ne raconte jamais la même histoire. C’est cela qui traverse le spectacle et presque malgré moi, il y a forcément quelque chose de personnel qui passe. Mon histoire rejoint parfois celle du personnage. Certaines choses se racontent à travers moi, sans que je les cherche. J’aime aussi préserver les mots arabes lorsqu’ils apparaissent dans le texte. Ils portent une musique, une émotion qu’aucune traduction ne pourrait restituer. Au début de la pièce, par exemple, lorsque je parle en arabe, mon personnage dit simplement : « Aïe… maman… où va ce monde ? Patience… » Ce sont des expressions que l’on entend très souvent dans les familles maghrébines. Elles appartiennent à une mémoire collective.
J’aime aussi ce mélange permanent entre le français et l’arabe. Aziz faisait conjuguer des verbes arabes avec des mots français, comme on l’entend quotidiennement d’Alger à Tanger. Cette langue hybride est profondément vivante. Elle raconte une culture autant qu’un territoire.
Aujourd’hui, que représente El Maestro pour vous ?
C’est un texte qui continue de m’accompagner. À chaque représentation, je découvre quelque chose de nouveau. Je ne joue jamais exactement le même spectacle, parce que le public change, parce que moi aussi je change. Et puis il y a cette langue. Cette manière qu’avait Aziz de mélanger le français, l’arabe, Shakespeare, la poésie, le quotidien… Tout cela produit une musique très particulière. C’est une écriture profondément libre et je crois que c’est ce qui me touche le plus.
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