Histoires intimes et familiales durant la dernière dictature en Argentine

Martin Kindermans

Par Alan Bernigaud
Le 18/07/2026

Martin Kindermans, au Théâtre de l'Oriflamme ©Alan Bernigaud

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Auteur et metteur en scène pour la compagnie Le Petit Manteau Jaune, Martin Kindermans présente deux pièces au Festival Off d’Avignon 2026 : Filles d’Ariane et Mécanique d’une Famille. Si la première est un vrai succès depuis plusieurs années, la seconde est une création Avignon qui affiche déjà régulièrement complet. 

Buenos Aires, Argentine, 2009. Soledad et Constanza se retrouvent le temps d’un dîner. L’une fait partie des cinq cents enfants volés sous le dernier régime militaire. L’autre est la fille d’un des officiers responsables de ces vols. Pendant toute leur enfance, on leur a fait croire qu’elles étaient sœurs. Dix ans après avoir appris la vérité, elles se revoient pour la première fois. Mais pour comprendre ce qu’elles sont réellement l’une pour l’autre, elles vont devoir comprendre ce qu’il s’est passé trente ans plus tôt. 

Présent à Avignon aux côtés de ses comédien.nes, Martin Kindermans revient sur la genèse de son nouveau spectacle
Mécanique d’une Famille.

Vos deux pièces ont en commun le thème de la famille, en quoi est-il important à vos yeux ?

Martin Kindermans : J’aime bien aborder des histoires avec des relations humaines un peu complexes. En ce sens, les familles qui se retrouvent dans des situations atypiques ou qui sont poussés dans leurs retranchements face à des choix difficiles, ça m’intéresse beaucoup. Dans la vie, il n’y a pas forcément toujours une bonne ou une mauvaise décision, tout n’est pas binaire et c’est chouette que le public puisse se poser des questions avec nos pièces. Qu’est-ce que j’aurais fait à la place de ce personnage ? Comment réagir face à une telle situation ? C’est vraiment le cœur de notre approche et on le retrouve dans nos deux spectacles.

Pourquoi avoir choisi le sujet du coup d’État argentin de 1976 comme sujet de fond de la pièce Mécanique d’une Famille ?

Je suis Argentin par ma mère qui d’ailleurs vit aujourd’hui à Buenos Aires. Elle avait 21 ans au moment du coup d’État de 1976 et elle s’est exilée trois ans après donc tout ce qui touche à la junte militaire, à la dictature et à toutes les atrocités commises forment vraiment une histoire encore très présente pour elle comme pour tout le peuple argentin. Il faut comprendre que je n’ai pas le souvenir d’un jour particulier où ma mère m’a dit « viens, assieds toi, il faut que je te raconte quelque chose sur mon histoire ». Ce sont plutôt plein d’anecdotes entendues en famille, de voyages en Argentine et de discussions avec ma maman qui m’ont fait connaître l’histoire de cette terrible dictature. D’ailleurs en Argentine, il y a encore aujourd’hui les portraits des disparu.es affichés dans les villes. C’est une histoire encore très présente car elle a traumatisé tout le pays. Et c’est normal, il y a eu plus de 30000 personnes mortes ou disparues durant cette période, sans compter les blessé.es et les traumatisé.es.

Je crois que je pourrais écrire 15 pièces sur ce sujet tellement il y a de choses à dire. Je trouve ça important de parler de cette histoire, déjà pour la mémoire de ces gens qui ont vécu cette horreur, mais aussi parce que tout le principe des leçons d’histoire est de faire en sorte que les erreurs ne se répètent pas. Or, force est de constater que certains des mécanismes qui ont permis l’arrivée au pouvoir des militaires en Argentine se reproduisent aujourd’hui à divers endroits dans le monde !

Comment avez-vous travaillé ce sujet si complexe pour construire votre pièce ?

C’est une histoire très personnelle sur l’Argentine. Je voulais proposer une réflexion autour des questions de la famille, de la force des liens du sang, des choix, du pardon. Dans Mécanique d’une Famille, le public découvre deux sœurs de lait, elles ont grandi ensemble durant 20 ans en étant persuadées de former une famille avec leurs parents avant de découvrir les mensonges autour de leur passé, de leur naissance. Cette histoire atroce des plus de 500 bébés volés durant la junte militaire me permettait d’aborder ces sujets autour de la famille et de l’histoire de l’Argentine. Dans ma famille nucléaire, on a la chance d’être passé entre les gouttes, notamment parce que plusieurs membres se sont exilés à l’étranger. Mais quand on s’approche des ami.es de ma famille, on trouve forcément des victimes de la dictature. C’est toujours un peu délicat d’aborder ce sujet, d’autant que je ne peux pas dire que j’ai été traumatisé par cela. Je ne voulais pas voler l’histoire et les traumatismes des victimes sous prétexte que j’écrivais sur le sujet.

J’ai donc beaucoup travaillé avec ma mère, un peu avec ma tante aussi, tant sur la partie historique de la pièce que sur le ton. Je voulais trouver une écriture équilibrée afin de parler avec respect de cette histoire qui mêle les traumatismes intimes et ceux d’un pays entier. Notre compositeur est franco-argentin comme moi, nous sommes de la même génération donc il n’a évidemment pas vécu la dictature, mais son regard était important également. Voir ma mère émue après avoir assisté à ce spectacle m’émeut aussi car je me sens très proche de cette histoire. 

La Mécanique d’une famille ©Martin Kindermans

Porter cette histoire au plateau a dû nécessiter nombre de choix difficiles…

Oui, j’ai vraiment essayé de sélectionner ce qui me touchait le plus dans ce sujet, de l’englober dans une description afin de ne pas faire du théâtre documentaire mais d’apporter tout de même les éléments de compréhension nécessaires. Il y a eu 500 enfants volés, plus de 30 000 disparus, donc le nombre d’histoires à raconter est dingue, il me fallait choisir des éléments, parfois de simples anecdotes, qui résonnaient en moi afin d’être plus à l’aise pour porter une histoire au plateau. Par exemple, dans la pièce est cité le fait que depuis le centre de torture, les détenus entendaient les acclamations des supporters durant la Coupe du Monde 78, le stade étant à quelques centaines de mètres de ce lieu d’horreur. C’est là quelque chose que j’ai toujours trouvé terrifiant, d’autant que ce centre de torture était l’École de Mécanique. Ce nom m’a toujours glacé le sang, je trouve qu’il y a quelque chose de terrible dans le lien entre ce nom et ce qui s’est déroulé en son sein. C’est d’ailleurs pour cela que la pièce s’appelle Mécanique d’une Famille.

Des questions m’ont beaucoup animé et guidé : comment moi, j’aurais réagi si du jour au lendemain ma vie avait volé en éclat comme celle de mes personnages ? Comment aurais-je réagi durant cette période 1973/1976 aussi complexe que floue qui a permis à la junte militaire de prendre le pouvoir ? Qu’aurais-je fait si j’avais découvert que les personnes qui m’ont élevées et que j’ai toujours prises pour mes parents sont en réalité les bourreaux de mes parents biologiques ? Peut-on pardonner les pires atrocités ? Pour toutes ces questions, il m’a fallu beaucoup de documentation, de lectures, notamment du rapport Nunca Más de la CONADEP [il s’agit du rapport final de plus de 50 000 pages réalisé par la COmmission NAtionale sur la Disparition des Personnes, chargée en 1983 d’enquêter sur les violations des droits humains commis durant la dictature, NDLR].

L’histoire principale se déroule en 2009, mais différents retours dans le passé sont joués. Pourquoi ce choix ?

2009 est une année pivot en Argentine dans la recherche des enfants volés car la législation a changé cette année-là. Je trouvais donc intéressant de placer l’histoire à ce moment-là et de jouer les souvenirs des parents d’une des deux personnages principaux. À l’origine, j’avais écrit un huis clos qui ne se déroule qu’en 2009, et les deux personnages apportaient le contexte historique nécessaire pour le public, mais j’avais peur que ce soit trop didactique. C’est toujours plus ennuyant de voir des personnages qui parlent rétrospectivement que de les voir vivre le moment raconté. C’est pourquoi j’ai changé d’avis afin de donner vie aux personnages dans les années 70 pour que le public assiste réellement à la montée du totalitarisme en Argentine. Je trouve ça plus fort d’être immergé vraiment dedans et en plus ça permet d’introduire des ruptures de rythme qui dynamisent le sujet. Ce choix permet aussi de rappeler que pendant ces années complexes qui ont précédé le coup d’État, les gens ne savaient pas ce qui allait arriver. Il y avait de l’amour et de l’humour, ce que j’ai voulu retrouver sur scène pour rendre l’histoire plus digeste et réaliste. De 1973 à 1976, il s’est passé trois années durant lesquelles la population croyait réellement en la démocratie, il y avait de l’espoir dans l’air donc je voulais qu’il y ait cette construction avec deux histoires parallèles qui viennent s’entremêler, varier les ambiances et apporter des soupapes de décompression.

On évite ainsi d’avoir des dialogues trop dans l’explicatif et puis les flash-backs correspondent tous à des dates clés de la montée de la dictature en Argentine. Le public n’en a pas forcément conscience, mais chaque date est une référence qui résonne avec ce que se disent en 2009 les deux protagonistes.

Outre l’histoire, il y a un réel travail immersif avec les costumes, les musiques et le décors !

Pour les costumes, j’ai travaillé avec Juliette Thibault et c’était hyper intéressant parce qu’elle a tout de suite voulu aller dans quelque chose de très réaliste des années 70, ce qui n’était pas forcément mon choix initial. Ou du moins, je ne m’étais pas vraiment posé de questions sur le sujet. C’était vraiment sa proposition à elle et je trouve rétrospectivement que c’était une super idée parce que le but de cette pièce est aussi de se souvenir de ces gens-là qui ont disparu, fauchés en pleine vie, donc c’est bien de les présenter comme iels étaient vraiment. Cela a d’ailleurs été un enjeux important sur la robe que porte le personnage de Carmen. Il s’agit d’une robe liberty à fleur typique de l’Argentine des années 70, mais absolument pas de la France de cette période. Il y a donc eu un débat pour savoir si on devait être fidèle à l’Argentine de cette décennie quitte à ce que le public français ne se rende pas compte qu’il s’agit d’une véritable immersion, ou si on devait prendre un modèle plus proche des années 70 françaises. J’en ai parlé à ma tante et à ma mère, on leur a montré une robe plutôt dans un style français et elles ont été catégoriques : « à aucun moment les femmes portaient ce type de robe à cette période en Argentine ».

En ce qui concerne la musique, je voulais qu’elle rappelle l’Argentine et je suis donc parti sur l’idée du tango. Il y a quelque chose de très intense dans cette musique qui correspond justement à ce pays, à cette période durant laquelle l’Argentine est passée plusieurs fois de l’espoir démocratique à la rigueur des régimes militaires. Le tango est une danse de vie pleine de ruptures, ce n’est donc pas si étonnant qu’elle vienne d’Argentine. Le violon est un instrument extrêmement sensible et je voulais vraiment sa présence car il correspond bien à cette pièce. J’ai beaucoup travaillé sur la question avec Leandro la Capelle, notre compositeur franco-argentin qui fait partie d’un groupe jouant du tango modernisé, presque électro. Je trouvais que cette idée allait parfaitement à l’esthétique argentine que je cherchais. On a donc construit le travail de lumière afin qu’il accompagne cette musicalité avec un ton juste entre la décence des moments douloureux et la joie des périodes d’espoirs.

La Mécanique d’une famille ©Martin Kindermans

En s’attaquant à pareille histoire, peut-on parler de devoir de mémoire ?

Je ne sais pas si on peut le formuler ainsi, mais j’ai dans l’idée qu’il faut apprendre au plus grand nombre cette histoire. C’est ce que je disais aux comédien.nes avant de débuter le Festival d’Avignon : même si une seule personne se trouve dans le public chaque jour, c’est une personne de plus qui découvrira ce qu’il s’est passé en Argentine, entre retour de la démocratie, désillusions, dictature militaire et atrocités absolues. Aujourd’hui et depuis le début du Festival, on a la chance d’avoir beaucoup de monde et d’être souvent complet, ça nous pousse à raconter cette histoire pour qu’elle soit connue de toustes. Il faut comprendre que même si elle a 50 ans, en réalité elle est encore actuelle puisque 300 enfants volés sont toujours recherchés. Il y en a peut-être même en France !

Au-delà du public qui vient nous voir, quand on tracte et qu’on parle de notre pièce, beaucoup de gens nous posent des questions sur cette période donc rien qu’avec cela, on participe à ce que l’histoire argentine soit mieux connue !

Comment gère-t-on deux spectacles joués en même temps durant un festival aussi intense ?

Déjà, il faut savoir que l’on a changé la scénographie de Filles d’Ariane juste avant le Festival donc en réalité, nous sommes arrivé.es avec une création et demi. Sans compter une reprise de régie, car même si Alexis, notre nouveau régisseur est super, c’était ambitieux. Le départ a été intense, surtout que deux spectacles ça demande beaucoup de tractage et comme les deux comédien.nes des Filles d’Ariane jouent également dans Mécanique d’une Famille, il leur faut également du temps pour se reposer ! Mais je suis content d’elles.eux, iels sont hyper efficaces et puis les deux pièces se répondent, c’est chouette. On a des spectateurices qui ont aimé une pièce puis qui vont voir l’autre. C’est l’une des plus belles récompenses pour nous !

Je pense vraiment que ces pièces se répondent bien parce que les intrigues sont totalement différentes mais elles abordent des thématiques similaires et qu’il y a une forme esthétique présentant les mêmes intentions. Ce sont des spectacles qui nous ressemblent avec des sujets dramatiques qui proposent tout de même de beaux moments de légèreté et surtout beaucoup d’émotions. 

Avec Martin Kindermans

Auteur et metteur en scène au sein de la compagnie Le petit manteau jaune, Martin Kindermans a écrit et monté la pièce Filles d'Ariane en 2023, véritable succès des trois Festival d'Avignon qui ont suivi (Espace Alya, 12h25). En 2026, le Franco-Argentin présente son second spectacle, Mécanique d'une Famille. Création Avignon (L'Oriflamme, 17h35), cette pièce revient sur l'horreur des exactions commises par la junte militaire en Argentine dans les années 70 au travers d'une histoire de famille. ©Alan Bernigaud

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